La Messe de l’abbé Gruau : un fragment du patrimoine diocésain

En 2015, les Chantres de La Roë sont partis sur les traces d’une œuvre chantée dans de très nombreuses églises de la Sarthe et de la Mayenne au XIXe siècle : la messe dite “de l’abbé Gruau”. Les informations ci-dessous reviennent sur le travail entrepris autour de ce fragment du patrimoine diocésain, et introduisent à l’écoute de son enregistrement.

C’est presque par hasard que la Messe de l’abbé Gruau a été redécouverte. Profitant d’un grand rangement de leur domicile, des amis des Chantres de La Roë ont déniché dans leur grenier… un livre de chœur ! Ayant compris l’intérêt de ce manuscrit, ils proposèrent aux Chantres de La Roë de le consulter. Or, dès la première lecture, un détail attira leur attention : une des messes du recueil était titrée Messe de M. Gruau, curé de Changé-lès-Le-Mans.

Gruau-titre

Ce livre de chœur destiné à une paroisse de l’actuel diocèse de Laval contenait ainsi une messe attribuée à un prêtre issu d’un famille mayennaise illustre, formé sous l’Ancien Régime et toujours en activité au sein du diocèse du Mans tel qu’il fut découpé au moment du Concordat. Rattachée pour ces diverses raisons à l’histoire liturgique locale, cette messe méritait d’être mieux connue et diffusée : tel fut la motivation initiale de ce projet.

Après avoir eux-mêmes déchiffré l’œuvre, les Chantres de La Roë invitèrent Jean-Christophe Candau (directeur musical de l’ensemble Vox Cantoris) pour un stage destiné à en perfectionner l’interprétation et à l’enregistrer. L’objectif fut atteint : au cours de trois journées bien remplies du mois d’août 2015, la Messe de l’abbé Gruau résonna de nouveau en l’église de La Roë et fut captée grâce au savoir-faire technique d’un des Chantres, Jean-Romain Guilhaume.

Désormais, la Messe de l’abbé Gruau est à la disposition de ceux qui souhaiteront la réintroduire dans les paroisses du diocèse de Laval ou d’ailleurs… Pour ce faire, une page de ce site permet d’écouter l’enregistrement de cette messe, de télécharger sa partition originale ainsi qu’une transcription en notation musicale. À partir de cette dernière, plusieurs réinterprétations sont possibles (ajout d’un accompagnement d’orgue, adoption d’un tempo allant, etc.) : à vous de chanter !

La messe de l’abbé Gruau est un ordinaire de messe composé, à en croire son titre, par Louis-Berthevin Gruau (v. 1749-1824). L’abbé Gruau ayant reçu par résignation le bénéfice de sa paroisse en 1778, cette messe peut dater des dernières années de l’Ancien Régime. Gruau ayant retrouvé sa charge à Changé-lès-Le-Mans après la signature du Concordat, elle est également susceptible d’avoir été écrite au commencement du XIXe siècle. Une datation plus précise est avancée par l’historien du diocèse du Mans, dom Piolin :

Ce fut aussi durant son exil en Espagne que Louis-Berthevin Gruau, curé de Changé-lez-le-Mans, composa cette messe, imprimée sous son nom dans l’Office noté du diocèse, et que nos églises ont entendue aux fêtes solennelles durant trente ans environ.

(Piolin, L’Église du Mans durant la Révolution, vol. 2, p. 31)

Ce serait donc au cours de la décennie révolutionnaire que l’abbé Gruau aurait écrit cette messe, avant que celle-ni ne soit intégrée au répertoire propre du diocèse du Mans (qui incluait le département de la Mayenne jusqu’à la création du diocèse de Laval en 1855). En effet, l’Office noté pour les dimanches et fêtes imprimé en 1831 sous l’épiscopat de Mgr Carron (1829-1833) comprend la messe de l’abbé Gruau, tout comme les autres ordinaires de messe copiés dans le livre de chœur utilisé dans le cadre de ce projet. Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce dernier ait été réalisé en suivant scrupuleusement un exemplaire de l’Office noté.

La publication d’un répertoire de chants manceaux et sa diffusion par le biais d’imprimés ou de manuscrits étaient les contreparties de l’utilisation par les prêtres du diocèse du Mans d’un bréviaire et d’un missel particuliers. Depuis le XVIIIe siècle et jusqu’en 1856, ils devaient, comme dans nombre d’autres diocèses français, célébrer selon une liturgie qui, tout en étant proche des éléments essentiels de la liturgie romaine (structure de l’office et formulaire de la messe notamment), se caractérisait par un lectionnaire et un sanctoral propres. Sans atteindre un même niveau de prescription que le contenu du bréviaire et du missel, les messes comme celle de l’abbé Gruau contribuaient à donner une coloration locale au chant de la messe.

Bien que probablement composée à la fin du XVIIIe siècle, la Messe de l’abbé Gruau s’inscrit dans la longue lignée du chant de l’Église. Sa notation recourt à des portées de quatre lignes et à des notes de forme carrée ou losangée, et son écoulement dans le temps ne peut se plier à une mesure musicale fixe. De plus, le chant de cette messe est « plain » (planus), c’est-à-dire qu’il s’appuie majoritairement sur des valeurs égales (les notes carrées) qui ne sont délaissées que pour des valeurs plus courtes (les notes losangées) destinées à alléger la prononciation chantée des syllabes non accentuées.

En écrivant du plain-chant, l’abbé Gruau ne se comportait pas en iconoclaste : depuis le Moyen Âge, le chant de l’Église s’était enrichi de compositions supplémentaires au fur et à mesure de l’introduction de nouveaux offices, de l’apparition ou de la réforme d’ordres religieux, voire de l’évolution des goûts. Mais cette prolifération ne fut jamais anarchique : chaque nouvelle pièce devait, comme la Messe de l’abbé Gruau, se conformer à la stylistique générale du plain-chant pour prétendre y être assimilée.

L’Ancien Régime fut une période riche à cet égard : de nombreux ecclésiastiques et musiciens, célèbres ou anonymes, composèrent du plain-chant au point qu’il est actuellement impossible de dénombrer l’ensemble de ces productions. Deux principales inspirations s’offraient à eux, inspirations que l’on trouve illustrées dans la Messe de l’abbé Gruau :

  • le plain-chant « pur »

Il était possible de composer selon les tournures habituelles de la monodie grégorienne. Le Kyrie de Gruau, par exemple, respecte le caractère mélismatique des kyrie des anciens ordinaires de messe, de même que la limitation de l’ambitus modal à un octave ponctuellement élargie.

Kyrie

Dans un autre genre, le Gloria de Gruau adopte l’allure globalement syllabique des versions anciennes de l’hymne angélique. Enfin, l’abbé Gruau maintient la plupart du temps un caractéristique importante du chant ecclésiastique : la progression du texte sans répétition de mots ou de phrases.

  • le plain-chant musical

Apparu au XVIIe siècle, le plain-chant musical connut un fort développement durant les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Cette catégorie de plain-chant conserve l’essentiel de la notation du chant de l’ Église tout en adoptant des caractéristiques de la musique « figurée » : rythmique mesurée, répétition de fragments de texte, figuration mélodique empruntée à la musique. De ce point de vue, l’abbé Gruau reste assez réservé puisque les aspects « musicaux » de son plain-chant se limitent à une poignée de répétitions de mot (sur Adoramus te dans le Gloria) et à quelques passages où la dramatisation mélodique provient en droite ligne des principes de la composition musicale « expressive » professée à la fin du XVIIIe siècle.

Adoramus

Une illustration frappante de ces transferts de la musique vers le plain-chant réside dans le traitement des paroles Et expecto resurrectionem mortuorum.

Et-expecto

L’abbé Gruau composa de la sorte tous les mouvements de sa messe à l’exception du motet d’élévation O Salutaris : pour celui-ci, il a emprunté la célèbre mise en musique de ces paroles par l’abbé Jean-Baptiste Dugué, maître de musique de Saint-Germain-l’Auxerrois puis de Notre-Dame de Paris à la fin de l’Ancien Régime.

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Étonnant retour des choses : la cure de Changé-lès-Le-Mans fut occupée après l’abbé Gruau par Augustin Gontier, prêtre séculier qui relaya avec érudition et zèle le projet de restauration grégorienne envisagé alors par Dom Guéranger…

À l’instar d’autres sources de la même époque, le livre de chœur à partir duquel la Messe de l’abbé Gruau a été interprétée contient plusieurs indices éclairant l’art des chantres de lutrin.

  • fluctuation du débit

L’allure à adopter pour cette messe dépend prioritairement du rang de solennité auquel elle était rattachée. En l’occurrence, il s’agit des « annuels », autrement dit les fêtes les plus importantes de l’année liturgique (Pâques, Pentecôte…) qui requéraient une gravité aussi marquée que possible.

Ce caractère général peut être accru par l’ajout d’une indication en tête d’une section particulière de la messe. Le Kyrie est ainsi précédé par la mention « gravement ». En cours de pièce, c’est par le dédoublement des notes qu’est suggéré un ralentissement ponctuel du débit, comme pour les paroles Et homo factus est au cours du verset Et incarnatus est du Credo.

et-homo(2)

  • ornementation

Le livre de chœur utilisé pour l’enregistrement n’a pas été annoté par les chantres qui s’en sont servi depuis le XIXe siècle. Il ne recèle donc aucun signe d’ornementation. En revanche, la notation au pochoir suggère discrètement le statut ornemental de certaines notes, à l’instar d’un port-de-voix sur Et homo du Credo.

et-homo

L’enregistrement de la Messe de l’abbé Gruau a été réalisé en l’abbaye de La Roë par les Chantres de La Roë en août 2015, sous la direction musicale de Jean-Christophe Candau (ensemble Vox Cantoris) et avec l’aide experte de Jean-Romain Guilhaume pour les aspects techniques. Le groupe a été rejoint pour l’occasion par l’abbé Pierre-Marie Després (Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre) qui lui a généreusement prêté son concours.

Les Chantres ont opté pour une interprétation conforme aux principes généraux du chant de lutrin (vocalité franche, allure solennelle, ornementation de la plupart des fins de phrases…). En revanche, la prononciation du latin « à la française » n’a pas été restituée afin de ne pas perturber outre mesure les habitudes des auditeurs comme celles… des Chantres de la Roë !

Toute la messe a été enregistrée à l’exception du Domine salvum, prière pour le souverain que l’on chantait en France à la fin de chaque messe. Bien que noté en monodie dans la source originale, le motet eucharistique O Salutaris a été chanté en faux-bourdon dans un arrangement conçu par Jean-Christophe Candau.

Plutôt que de corriger le moindre défaut en multipliant les points de montage, il a été décidé de privilégier de longues plages d’enregistrement. C’est pourquoi le résultat final reflète l’enthousiasme et la cohésion des protagonistes de ce projet tout comme certains aléas du chant de lutrin.

Les Chantres de La Roë remercient tous ceux dont la voix n’est pas audible dans l’enregistrement mais dont la contribution à sa réalisation a été décisive : le père Henri-Marie Favelin (Fraternité Saint-Vincent-Ferrier), le père Christian Van Dorpe (curé de la paroisse Sainte-Thérèse – Cardinal Suhard), Gaëtan Chadelaud (maire de La Roë), sans oublier les familles des Chantres sur qui la logistique du projet a reposé.

 

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